Ma course contre le temps…

Ma course contre le temps…


Quand mon frère commence un de ses appels téléphoniques par : « Ne t’inquiète pas Clo, il s’est passé quelque chose, mais rien de grave », j’ai, en général, toutes les bonnes raisons de penser le contraire. L’appel de ce vendredi là, n’a pas échappé à la règle.

 

Tu es tombé Papy et à ton âge, ça ne laisse rien présager de bon. Quand cela est-il arrivé, comment et pourquoi, on ne le découvre que petit à petit, et encore, quand tu ne te contredis pas. Ce que l’on sait, c’est que Virginie, la jeune femme qui s’occupe de toi plusieurs fois par semaine, t’a retrouvé à 11 h du matin, au pied de ton lit, à moitié déshabillé. Elle a immédiatement appelé les secours. Les pompiers sont arrivés. Ils t’ont emmené à l’hôpital. Mon frère t’y a rejoint. Suivi de notre oncle, qui est immédiatement remonté du sud de la France où il passait quelques jours, suivi de moi, que l’on a prévenue en dernier ou presque, parce l’on sait parfaitement que c’est le genre d’événement qu’émotionnellement, je ne sais pas du tout gérer.

On le sait d’autant plus que, peu de temps avant cette chute, il s’était passé quelque chose de tout bête mais qui avait définitivement levé le doute sur ma capacité à encaisser ce genre de situation. Ainsi, ce dimanche là, comme chaque semaine, je m’étais rendue chez toi en fin de journée, pour t’embrasser et t’apporter de la soupe. En arrivant, j’avais trouvé porte et volets clos. Je n’avais reçu aucune réponse malgré mes appels insistants depuis le palier. Comme tu sors peu, encore moins en toute fin d’après-midi, encore moins sans que je le sache, je me suis inquiétée. J’ai sorti ma clé de mon portefeuille et j’ai ouvert ta porte en tremblant. Aucune lumière ne filtrait. Il n’y avait pas un bruit. Je t’ai appelé de nouveau. Rien. J’ai essayé de m’avancer, mais je ne parvenais pas à dépasser le hall d’entrée. J’avais peur. Peur de te trouver quelque part, gisant au sol, inconscient… J’étais tétanisée. Je m’imaginais mille scénarios, plus catastrophique les uns que les autre. Incapable de faire un pas de plus, j’ai sorti mon portable de mon sac pour appeler mon oncle et savoir si, par hasard, vous n’étiez pas ensemble. Je croyais d’autant moins à cette hypothèse, que la veille, nous fêtions tes 95 ans en famille et qu’il y avait peu de chances que tu sortes deux jours de suite. J’ai composé le numéro. J’ai cru qu’il se passait 1 000 ans entre ce moment et celui où il a décroché. Je me suis épargnée les formules de politesse et ai immédiatement posé ma question : était-il avec toi ? Il a eu l’air surpris de ma hâte et m’a confirmé que oui, vous aviez bel et bien passé la journée ensemble. Vous étiez d’ailleurs sur le chemin du retour. Avait-on oublié de me prévenir que tu ne serais pas chez toi, ce dimanche-là? L’avais-je moi-même oublié ? Peu importe, l’essentiel était que tu allais bien. J’ai versé quelques larmes de soulagement et ai attendu avec impatience ton arrivée. Tu as passé le seuil de ta porte quelques minutes plus tard. Tu étais là, visiblement fatigué, mais souriant et bien là.
Forcément après un tel événement, pourtant sans incidence, aucune, je comprends aisément qu’au moment de ta chute, on n’ait pas jugé pertinent de me faire arriver la première à ton chevet, même si j’étais géographiquement la plus proche.

 

VOYAGE AU BOUT DE LA VIE
Ton périple dans les hôpitaux a commencé ce premier vendredi de décembre. Des urgences, à un premier hôpital gériatrique quasi désaffecté, à un second plus neuf, au personnel visiblement très attentionné. Tu te trouves dans ce dernier depuis bientôt trois semaines. Tu y es bien. Tu le dis. Je te sens reposé. Je te vois de nouveau rire et sourire. On se voit souvent. On se parle beaucoup. Bien plus que lorsque tu étais dans ta maison, parce que tu en as la force, maintenant que tu ne te tues plus à la tâche. Papy, à 95 ans, tu descendais encore des escaliers raides comme la justice pour faire ta lessive dans la buanderie au sous-sol! Tu remontais les bras chargés du linge que tu pliais ensuite pour que Virginie le trouve prêt à repasser. Quand je venais, tu refusais systématiquement que je te fasse réchauffer ta soupe ou que je nettoie le peu de vaisselle qui restait dans ton évier. Tu mettais un point d’honneur à ce que je ne te ferme pas tes lourds volets en bois à mon départ. Tu ne voulais pas plus d’aide que tu n’en avais déjà. Tu ne voulais embêter personne. Mais tu étais devenue l’ombre de toi-même. Tu étais plié en deux. Ton genou te faisait atrocement souffrir. Tu peinais à te lever de ta chaise. Tu n’arrivais parfois plus à marcher. Sans parler de ces connards de Bazile télécom qui avaient peu de temps auparavant abusé de ta faiblesse, te faisant sentir plus vulnérable encore. Avec tout ça, rien d’étonnant à ce qu’il te soit arrivé un pépin…

Alors oui, aujourd’hui, même si c’est dans un hôpital que nous les partageons, les moments que nous passons ensemble sont encore plus précieux. Parce que je te trouve serein. Parce que l’on se parle plus que nous ne l’avons même jamais fait et que tu me fais découvrir plein de choses de ta jeunesse que j’ignorais complètement. Parce que j’ai le droit de t’apporter une bière et que nous la sirotons ensemble avec plaisir pendant que tu parcours tes souvenirs et que je te raconte mon présent. Parce que je ne me suis jamais sentie aussi proche de toi. Parce que j’ai pris conscience que ton temps comptait et que c’était maintenant ou peut être plus jamais. Quand il est l’heure pour moi de partir, je te quitte toujours avec un pincement au cœur. Tu m’accompagnes sur le pas de ta porte. Tu guettes l’arrivée de l’ascenseur qui me ramènera sur le parking. On se fait alors de grands signes d’un bout à l’autre du couloir. Comme les enfants, je souffle sur ma main pour t’envoyer le baiser que je viens d’y déposer.

Malgré cette séparation difficile, je pars rassurée et bien moins peinée que lorsque je te laissais à la nuit tombée, dans ta grande maison, seul face à ton assiette de soupe.

 

SOUVENIRS-SOUVENIRS
Quand je suis trop triste de voir ce que les sales coups de la vieillesse, je me raisonne en me disant que j’ai une chance inouïe de t’avoir encore à mes côtés. Je sais que très peu de petits enfants peuvent profiter autant de leurs grands parents. Mon frère et moi avons pu. Depuis toujours. Nous allions chez vous tous les mercredi et toutes les vacances scolaires. Tu n’avais rien du papy gâteaux alors! Au contraire ! Tu étais fidèle à ce que ton métier de proviseur t’avait peut être amené à sur-développer. Tu étais un homme « droit, sévère mais juste » comme le disait si souvent Nini. Tu apprenais à bricoler à mon frère, pendant qu’elle me faisait faire des gâteaux. Tu nous permettais de tremper un sucre dans le café que tu buvais au sortir de ta sieste et nous adorions déguster ces « canards ». Tu nous faisais jouer à la pétanque, à la belote, au tarot. Tu nous emmenais à la MJC pour que Ludo joue au tennis, que je suive mes cours de danse ou de poterie ! (Il faudra quand même un jour que je te demande pourquoi vous m’aviez inscrite à une telle activité alors que j’ai toujours été nulle en quelconque art plastique et que je détestais ça de surcroit! J’avoue que 25 ans après ça reste encore un mystère ). Vous nous avez emmenés à la mer, à l’océan, à la montagne. Dans la BX blanche puis dans la grise. Les deux donnaient atrocement mal au cœur dès les premiers kilomètres parcourus. Nous avons partagé mille moments en famille, mille repas dans la cuisine dans laquelle je te trouvais systématiquement assis, lorsque je venais te voir avant ta chute.

De ce temps là, je garde de toi l’image d’un homme peu bavard et strict, qui, avant le repas, fumait une Royale Rouge replié dans son garage et qui à son retour, se faisait automatiquement gronder par sa femme, incommodée par l’odeur persistante de tabac. Je garde de toi l’image d’un papy aussi peu gourmand que démonstratif. Tu avais d’ailleurs trouvé un drôle de subterfuge pour nous témoigner ton affection, en nous pressant légèrement le bras de temps à autres, lorsque par exemple, tu nous souhaitais bonne nuit ou que tu nous disais au revoir. Je garde en mémoire ton regard sidéré et foudroyant, lorsqu’à environ 7 ans, je suis remontée dans ta voiture avec un sac contenant pour 70 francs de Carambar, achetés au bureau de tabac. Je garde l’image de toi, installé sur le canapé de mes parents, partageant avec eux un whiskey et quelques cacahouètes, lorsque tu nous ramenais le mercredi soir.

Ce sont ceux-là, les souvenirs que je veux conserver. Ceux-là et ceux des moments que nous passons ensemble ces derniers temps, depuis que tu vas mieux. Je veux oublier les premiers jours après ta chute, quand je me rendais à ton chevet et que tu perdais complètement la tête. Quand tu avais pris 10 ans en deux jours. Quand tu parlais au mur de ta chambre, pensant parler à Meo. Quand une fois dessanglé, tu parvenais à te lever de ton fauteuil et que tu me demandais de t’emmener à la cuisine pour mettre des aliments au frigo. Quand je te faisais alors emprunter le couloir de l’hôpital sur une dizaine de mètres à peine, pour te ramener dans ta chambre quelques minutes plus tard, sans que tu te souviennes de pourquoi nous l’avions quittée. De tout ça, j’aimerais ne rien garder.

 

D’UNE VIE À L’AUTRE
Ce soir je vais aller te voir. Il va falloir que nous parlions de la maison dans laquelle il serait bien que tu ailles dès la semaine prochaine. Pas la tienne malheureusement. Une autre. Pour les personnes qui,comme toi, vieillissent et ne peuvent plus rester seules chez elles sans que ce soit dangereux ou que cela inquiète trop leur entourage. Une place s’est libérée, précisément dans celle que je souhaitais pour toi. À quelques kilomètres de chez moi. À la campagne. J’espérais que ce soit celle où tu puisses aller quand nous avons dû commencer à envisager les choses autrement. Il y avait très peu de chances pour que cela fonctionne car elle était très demandée et que tu n’étais pas dans la liste des « prioritaires ». Pourtant, depuis le début, je savais que ça allait marcher. J’ai croisé fort les doigts et la petite étoile qui brille au dessus de ma tête a fait le reste. Hier, nous apprenions que tu y aurais une place à ta sortie de l’hôpital. Une véritable aubaine. Un bien pour un mal. Mais comment vas tu le vivre, toi ? Toi, qui croyais rentrer chez toi sous peu et qui commençais à imaginer ton retour à la maison, non sans appréhension mais avec joie malgré tout. Les médecins n’avaient pas l’air contre et te considéraient apte à reprendre ta vie là où tu l’avais laissée. Cette annonce avait reçu un accueil mitigé de notre part, mais comme à ce moment-là, il n’y avait aucune place de libre dans les maisons que nous avions retenues, nous n’avions pas trop le choix. Il était prévu de déployer plus d’aides pour que la vie te soit simplifiée. Plus d’aide ménagères, plus de kiné, plus d’infirmières… Toi qui avais toujours aimé être tranquille, ta maison allait devenir un véritable hall de gare. Combien de temps cela aurait-il duré avant un nouvel accident ? Nul ne le sait, mais surtout nul ne se sentait vraiment de prendre le risque. Sauf toi, peut-être. Et puis, on nous a appelés pour nous dire que tu pourrais rejoindre cette maison de retraite. On sait tous que c’est la meilleure solution, si ce n’est la seule, mais cela reste une décision difficile à prendre. Un véritable crève-cœur. Ta nouvelle chute à l’hôpital la nuit dernière a évincé le peu de doute qui subsistait et nous a fait dire que cette décision était la plus sage. Oui, papy, comme tu le crains, il n’y aura que des vieux là-bas. Oui, Papy, si tu y rentres, cela signifie que tu ne retourneras plus jamais chez toi. Oui, papy, c’est le début d’une fin certaine. Plus confortable que celle tu aurais connue dans les murs de ta maison certes. Moins libre, mais ni plus drôle, ni moins trépidante au fond. Ce soir donc je vais essayer d’avoir la mine enjouée et de te dire avec un fond de soulagement que c’est vraiment chouette que tu aies pu avoir une place dans cet établissement. Que je viendrai encore plus souvent qu’avant. Que tu n’auras plus le souci des repas, de la lessive ni du reste, même pas celui de te raser. Une vie de château en somme. Une vie sans souci. Que celui du temps qui n’en finira pas de finir… mais ça, mon papy, je ne te le dirai pas. <3

Claudine

Dem facerum ipit lacil ius millict orerum aspitas conet excerspient odi quae exceperibus moles dicipiciam aut hitat !

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